Shema Israël שמע ישראל

Un devar Torah bref, chaque semaine, sur la paracha.

Parachat · Béréchit

Vayéra

Chabbat 31 octobre 2026 20 ’Hechvan 5787

Deux fois dans notre paracha, une destruction menace, et deux fois Avraham est prévenu.

La première fois, c’est Sodome. Dieu lui confie que la clameur de la ville est montée jusqu’à Lui. Avraham s’avance, et il marchande. Pour des inconnus. Pour des gens dont la Torah vient de dire qu’ils sont mauvais.

La seconde fois, c’est le mont Moria. « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Its’hak. » Et Avraham se lève de bon matin. Pas un mot. Pas une objection.

L’homme qui a plaidé pour des coupables qu’il ne connaissait pas se tait devant la mort promise à son fils innocent. Comment le même homme peut-il faire les deux ?

Gardez trois mots hébreux pour tenir ensemble ces deux Avraham : Af, Afar, Hinéni. La colère, la poussière, la présence.

Af : la colère qui compte

« Vas-Tu vraiment balayer le juste avec le méchant ? » Le mot hébreu traduit par « vraiment » est af. Or af désigne aussi le nez, et par lui la colère, celle qui fait souffler des narines. Je vous propose de lire là, librement, qu’Avraham ose se fâcher contre Dieu, et qu’il se fâche pour les autres.

Puis il compte. Cinquante, quarante-cinq, quarante, trente, vingt, dix. Il s’arrête à dix. Rachi, le grand commentateur de la Torah au XIe siècle, explique pourquoi : au temps du Déluge, il y avait huit justes, Noé et sa famille, et ils n’ont pas suffi à sauver leur génération.

Mardi dernier, Israël a voté. Plus de sept millions d’inscrits, des bulletins comptés un par un, des résultats officiels attendus pour le 4 novembre, et une seule obsession : qui atteindra soixante et un sièges. Avraham compte aussi, mais à rebours. Il ne cherche pas la majorité, il cherche la plus petite minorité capable de faire tenir une ville entière. Dix. Le nombre qui, chez nous, forme un minyan, le quorum de la prière en commun.

Dix justes suffisent à faire tenir une ville.

Afar : la poussière qui ose

Cette colère pourrait passer pour de l’orgueil. Avraham le sent, puisqu’au milieu de son audace il s’interrompt : « Moi qui ne suis que poussière et cendre. » Poussière, en hébreu : afar. Et il continue de négocier.

C’est justement ce qui rend sa colère légitime : il parle en tant que poussière. Souvenez-vous d’Adam, façonné à partir de la poussière du sol. Celui qui sait de quoi il est fait peut se tenir devant le Juge de toute la terre sans se prendre pour lui. Le Talmud ajoute que, pour ces deux mots, ses descendants ont reçu deux rites : la cendre de la vache rousse, qui purifie, et la poussière du Sanctuaire qu’on mêlait à l’eau pour la femme soupçonnée d’adultère. Sa modestie est devenue un héritage.

Un bulletin de vote, c’est presque rien. Un bout de papier dans une enveloppe. De la poussière, à l’échelle d’un pays. On le compte quand même.

Celui qui se sait poussière peut parler à Dieu.

Hinéni : la présence sans plaidoirie

Reste le Moria, et notre question. Là-haut, Avraham a perdu la voix, mais il lui reste un mot. Écoutez combien de fois il dit Hinéni, « me voici ». À Dieu qui l’appelle. À Its’hak qui lui dit « mon père ». À l’ange qui arrête sa main. Trois fois, à trois interlocuteurs.

Quand Its’hak demande où est l’agneau, Avraham répond seulement : « Dieu y pourvoira. » Et le texte répète, deux fois en trois versets : ils marchèrent tous deux ensemble. Pour lui-même, Avraham n’a plus d’arguments. Il a ses pieds, et sa présence auprès de son fils.

Nous portons tous ces deux Avraham. Celui qui s’indigne avec éloquence pour des causes lointaines, et celui qui, devant l’épreuve qui le touche de près, ne trouve plus ses mots. Le second a peut-être compris quelque chose que le premier ignore : il y a des heures où l’on ne plaide plus. On reste.

Quand la voix s’éteint, il reste « me voici ».

Qui plaide pour Its’hak ?

Avraham a-t-il manqué de courage au Moria ? Regardez la fin. Au moment où le couteau se lève, une voix s’élève enfin pour l’innocent, et elle vient du Ciel : « N’étends pas ta main sur l’enfant. »

Celui qui a crié pour Sodome n’a pas eu à crier pour son fils : un autre l’a fait à sa place. Comme si la voix qu’on élève pour les autres finissait par revenir, un jour, plaider pour nous.

Avraham ne nous dit pas quand il faut parler et quand il faut marcher. Peut-être ne le savait-il pas lui-même. Mais vendredi soir, à table, vous pouvez reprendre la question qu’il a posée devant Sodome, et vous la poser à vous-même : qui sont mes dix ?

Chabbat chalom.

Références

  • Les deux épisodes : Béréchit 18, 16-33 (Sodome) et 22, 1-19 (le sacrifice d’Isaac, ou Akéda).
  • La clameur de Sodome : Béréchit 18, 20-21.
  • « Vas-Tu vraiment balayer le juste avec le méchant ? » (ha-af tispé) : Béréchit 18, 23.
  • « Le Juge de toute la terre ne ferait-Il pas justice ? » : Béréchit 18, 25.
  • « Moi qui ne suis que poussière et cendre » (afar va-éfer) : Béréchit 18, 27.
  • Arrêt à dix et les huit du Déluge : Rachi sur Béréchit 18, 32.
  • Adam formé de la poussière du sol : Béréchit 2, 7.
  • Cendre de la vache rousse et poussière de la femme soupçonnée (sota) : Talmud, Sota 17a et ‘Houlin 88b ; rituel décrit en Bamidbar 19 et 5, 17.
  • « Prends ton fils, ton unique… » : Béréchit 22, 2.
  • « Avraham se leva de bon matin » : Béréchit 22, 3.
  • Les trois « Hinéni » : Béréchit 22, 1 ; 22, 7 ; 22, 11.
  • « Dieu y pourvoira » (litt. « Dieu verra pour Lui l’agneau ») : Béréchit 22, 8.
  • « Ils marchèrent tous deux ensemble » : Béréchit 22, 6 et 22, 8.
  • « N’étends pas ta main sur l’enfant » : Béréchit 22, 12.
  • Lecture de af comme colère : interprétation libre fondée sur la polysémie du mot, pas une source citée.
  • Actualité : élections à la 26e Knesset, mardi 27 octobre 2026 (environ 7,3 millions d’inscrits, majorité à 61 sièges sur 120, résultats officiels attendus au plus tard le 4 novembre). Passé par rapport au Chabbat Vayéra du 31 octobre 2026.